Il est de ces pans de vie, qu’il faut découvrir délicatement. De ces secrets plus ou moins bien gardés qui font baisser les regards quand on les évoque. De ces zones honteuses à aborder avec précautions…

Depuis plus d’un an, cette histoire tente d’émerger, elle me tourne autour. Ma plume se languissait de partager cet élan du cœur; alors que je tentais de « faire comme si » ce n’était jamais arrivé…

Pain quotidien

Extrait de mon journal en décembre 2013

« Malgré toute la joie d’être avec les gens que j’aime en cette période des Fêtes, je ne peux m’empêcher de penser à ce froid cinglant qu’il fait dehors. À -25 degrés, beaucoup succomberont de froid et de faim… »

Décembre 2014

Comme chaque année, me voici entraînée dans le tourbillon des Fêtes de fin d’année. Mais malgré cette effervescence festive, je me suis réservé du temps pour planifier mon année 2015.

Et au cours de celle-ci, je prévois une semaine de jeûne et de méditation. Plusieurs frémissent lorsque je parle de jeûne et les recommandations pleuvent! Aussi, il y a longtemps que j’ai renoncé à argumenter sur cette pratique qui a une connotation si particulière pour moi.

En même temps, le fait d’envisager cette semaine sans nourriture m’a ramené à une époque où cela ne se produisait pas par choix…

Les visages de la faim

J’entends souvent des jugements très durs à l’égard des marginaux, des personnes vivant dans la rue; mais peu de gens savent ce qu’il en est vraiment.

Peu de gens connaissent les mille détours qui les ont amenés là.

Pour ma part, à quelques reprises, j’ai vécu brièvement dans la rue… et j’ai connu la faim qui est souvent le lot de cette réalité.

La faim est une sensation horrible.

Je ne parle pas ici de cette sensation désagréable qui survient lorsqu’on saute un repas.

Je parle ici de n’avoir rien à manger pendant des jours et de n’avoir que peu d’espoir d’avoir quelque chose dans l’estomac dans les jours à venir.

Refugee camp, poverty, hungry children receiving humanitarian food

Beaucoup de gens ont faim. Dans nos sociétés modernes, beaucoup livrent ce combat quotidien : comment trouver quelque chose à manger aujourd’hui?

Il n’est pas nécessaire de vivre dans la rue pour connaître la faim; tellement de gens ont le ventre vide même s’ils ont un toit!

Les années « 80 »

L’époque où j’ai connu la faim est une époque sombre…

Une époque, où je consommais drogues et alcool.

“Plutôt que de dépenser pour ça, t’avais juste à acheter de la bouffe!” est un commentaire mille fois entendu!

Mais ce n’était pas aussi simple que ça!

Il se trouvait toujours quelqu’un pour me donner de la drogue, m’offrir un verre; mais rarement pour me donner à manger.

Ce qui semble si évident dans le monde “normal” ne l’est pas autant dans ces mondes interlopes.

Et puis, tant et aussi longtemps que j’étais intoxiquée, je ne ressentais pas le besoin de manger.

Mais lorsqu’il n’y avait plus de drogue, plus d’alcool, plus d’argent. Que nous nous retrouvions tous aussi fauchés et amochés les uns que les autres. Que nous étions tous en manque… c’est à ce moment que la faim venait nous hanter.

Aujourd’hui, je dirais que nous étions tous en manque d’amour, mais à l’époque, ce n’était pas ainsi que je voyais les choses. Et ce n’est pas ainsi non plus que les voyaient les gens autour de moi.

Cette situation a duré moins d’une année, mais je m’en souviens très clairement.

Je n’avais plus que la peau et les os.

Nous squattions au centre-ville un bâtiment situé à l’arrière d’une rôtisserie qui ouvrait ses portes de 10 h à 4 h du matin. Les odeurs de nourriture nous harcelaient jour et nuit. C’est ainsi qu’une idée jusqu’alors inconcevable a commencé à germer…

L’inconcevable

Nous avons finalement fait ce qu’aucun d’entre nous n’aurait jamais pensé faire : nous avons récupéré de la nourriture que d’autres avaient dédaignée.

Inconcevable

Petits gobelets de salades à moitié, frites molles et froides complètement figées dans une sauce grumeleuse, cuisses et poitrines de poulet sur lesquelles mes compagnons finissaient par dénicher des morceaux de viande!

Pour ma part, je me suis approprié les petits pains. Vous savez, ces petits pains emballés individuellement dans les boîtes repas!

La première bouchée de pain que j’ai pris m’a tout simplement roulé dans la bouche. J’essayais de mastiquer, mais il y avait tellement longtemps que je n’avais pas mangé de solide que mes gencives et mes mâchoires me faisaient mal!

Alors que je tentais d’avaler cette miraculeuse bouchée de pain, ma gorge se serrait. Autant à cause du réflexe de déglutition que par le constat que je faisais. J’étais rendue “là”. Au bout de la Vie. Au bout de tout. 

Je ne savais pas trop comment c’était arrivé, mais c’était arrivé.

Ce soir-là, j’ai dormi sans rêver à de la nourriture. Après des nuits et des nuits à rêver que je mangeais; à mastiquer dans le vide! J’étais enfin rassasiée.

En moins de quelques semaines, ce régime de petits pains et de frites m’a permis de passer de 95 lb (43 kg) à 120 lb (54 kg) et donc de reprendre mes activités.

Ce qui semblait une aberration au tout début était rapidement devenue quelque chose de normal. Ce qui nous semblait de prime abord inconcevable était devenu la routine, un mode de vie…

De fil en aiguille, l’argent est revenu dans ma vie. Du coup, la drogue et l’alcool aussi, de même que la nourriture.

Mais quelque chose avait changé en moi…

 homeless man holding a white bread, close-up

Ce quelque chose était que maintenant, je savais.

Je savais que c’était possible d’avoir faim.

Je savais à quel point c’était pénible et douloureux.

J’avais aussi appris que ce n’est pas quelque chose que l’on choisit délibérément. Bien sûr, les choix que l’on fait nous amènent là; mais on ne choisit pas ce résultat, cette conséquence.

Personne ne choisit en toute connaissance de cause de souffrir de la faim.

J’étais devenue tout à fait consciente que “cela” existe : cette réalité à peine tangible où tu vis en marge du monde, en marge de la Vie.

J’avais compris que l’on y plonge graduellement, doucement, insidieusement.

Que je n’avais pas le droit de juger qui que ce soit qui passe par là!

Car j’ignore d’où il vient et IL ignore où il va!

J’avais clairement intégré le fait que je ne voulais plus jamais avoir faim.

Que je ne voulais pas que les gens que j’aime aient faim!

Que le fait de ne pas manger n’est pas comme tel un supplice, mais qu’avoir faim en est un.

Que la faim est une réalité cruellement souffrante et humiliante.

Que la faim est une violence extrême pour l’être humain et qu’il est du devoir de tous de faire en sorte que personne ne connaisse la faim.

Que le droit à la nourriture ne va pas au mérite!

Que personne n’est assez juste pour décider et juger qui a le droit de manger ou pas!

Dépasser la peur

Wine bottle and food

Par la suite, j’ai connu l’abondance; j’irais même jusqu’à dire l’opulence!

Pourtant, cette peur du manque, cette peur d’avoir faim ne me quittaient pas. J’étais riche, au sens habituel du terme, mais cela ne s’accompagnait pas de la joie et de la sérénité que je m’attendais à trouver dans cette sécurité matérielle.

Pour contrer ma peur d’avoir faim, de mourir de faim, j’ai fait un jeûne. Ce sont là deux expériences totalement différentes; deux états d’esprit totalement différents et incomparables.

Et le fait de connaître et d’expérimenter le jeûne n’enlève rien à l’atrocité de connaître la faim!

J’ai passé beaucoup plus de temps sans manger pendant mon jeûne que pendant mon épisode de famine.

Et pourtant, je ne voudrais pour rien au monde revivre la famine alors que je suis tout à fait disposée à revivre un jeûne!

Ça n’arrive qu’aux autres

La faim, cela n’arrive pas qu’aux drogués et aux alcooliques, croyez-moi. Au cours de mes quelques expériences d’itinérance, j’ai côtoyé des gens qui venaient de tous les milieux.

Plusieurs ont vécu un événement ou une chaîne d’événements qui peuvent arriver à n’importe qui. Aucun d’entre eux n’avait prédit qu’un jour ils en seraient là où ils en sont aujourd’hui.

Je pense à cet ancien banquier qui a perdu sa femme dans l’incendie de leur maison, dont le fils est décédé d’un cancer dans l’année suivante. Il a fait ensuite une dépression majeure pour finalement perdre son emploi et tous ses points de repère. Il s’est retrouvé itinérant, sans trop savoir comment, de perte en perte, sa santé mentale laissant à désirer…

Je peux vous assurer que lorsqu’il s’est pointé à la Banque le matin où sa maison a brûlé, il n’avait pas planifié ce qu’il vit aujourd’hui…

Cette destination n’était pas sur sa carte, il s’est perdu et il ne sait plus comment faire pour retrouver son chemin.

J’ai de la chance!

J’ai eu la chance de retrouver rapidement le mien.

J’ai eu la chance d’avoir une rôtisserie tout près où je pouvais m’approvisionner discrètement.

J’ai eu la chance d’être une fille… plutôt jolie. C’est triste à dire, mais mon expérience m’a démontré que les gens sont plus indulgents avec les jolies filles.

J’ai eu la chance de retomber sur mes pattes…

J’ai aussi eu la chance de faire d’heureuses rencontres.

Je pense à ce père de famille, qui m’a prise en stop quelque part entre St-Jérôme et Montréal. Il m’a écouté patiemment alors que je jouais mon rôle de jeune-fille-heureuse-et-exubérante, mais n’a pas été dupe!

Il m’a glissé un billet de 20 $ alors que je sortais de la voiture en me disant, avec un regard bienveillant : “Fais les bons choix”. Ce geste gratuit, cette bonté et cette bienveillance m’avaient profondément remuée. À tel point que j’avais été incapable de dépenser cet argent en drogues ou en alcool.

Il y a aussi ce jeune homme, qui m’a gentiment extirpé d’un party qui ne pouvait que tourner mal pour moi. Il m’a offert de m’accompagner où je désirais et à destination m’a offert un repas au restaurant. Et je ne sais par quel moyen, il a fini par me convaincre de retourner chez mes parents, qui m’ont accueilli à bras ouverts. Il a fait un détour de 115 km pour m’y amener. Je ne l’ai par remercié, je lui ai plutôt passé un commentaire acerbe à l’effet qu’il était vraiment “bizarre”. Il n’a rien dit, m’a souri et est retourné à sa vie. Je ne l’ai jamais revu…

Ces gestes n’ont pas eu d’impacts majeurs sur le coup. Je n’ai pas eu d’illumination qui m’a fait changer du tout au tout instantanément!

En même temps, cette bonté, cette bienveillance, ce non-jugement m’ont redonné foi dans le genre humain à des moments où j’étais complètement désabusée.

J’ai eu la chance de croiser ainsi, des hommes, des femmes et parfois même des enfants; qui à leur façon devenaient pour moi des messagers d’amour, des porteurs de paix.

Ces gens ont posé des gestes qui ont été comme des petits cailloux brillants sur mon chemin. Des cailloux qui m’ont fait dévier légèrement de cette route qui me menait tout droit au précipice.

Semi-precious gemstones

De retour en 2014

Aujourd’hui, 30 ans plus tard, je veux remercier particulièrement ces deux hommes croisés au hasard des chemins. Merci à tous ces gens qui m’ont tendu la main quand j’en avais tellement besoin!

Chaque année, je m’implique et pose des actions pour faire une différence positive dans ma communauté. Mais en plus de ces actions indirectes ou plus structurées; depuis 11 ans, je prends sur moi de poser un geste très concret, vis-à-vis un autre être humain que je rencontre au hasard sur mon chemin.

Et je vous invite officiellement à vous engager à poser un geste concret en ce sens. Ça n’a pas besoin d’être extravagant; seulement de venir du cœur et d’être fait sans jugement.

Les réactions des gens qui reçoivent sont parfois mitigées. Certains vous remercieront à l’infini, d’autres vous insulteront ou vous repousseront…

Christmas gift for homeless man

Faites-le quand même!

Et malgré ces réactions; faites-le quand même!

Dans 30 ans, l’une de ces personnes pourra raconter comment, votre geste a été pour elle comme un petit caillou brillant sur son chemin.

Comment ce petit caillou l’a fait déviée légèrement de la trajectoire qui la menait tout droit au précipice…

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Je suis toujours ravie d’entendre vos questions, suggestions et commentaires.

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